8 mars
Ce jour où les femmes ont cessé de se taire
En mémoire des femmes que je n’ai pas oubliées.
Celles qui se sont battues.
Celles qui ont été emprisonnées.
Celles qui ont refusé de disparaître.
Cette image célèbre, « We Can Do It! », a été créée en 1943 par l’illustrateur J. Howard Miller pour la compagnie Westinghouse Electric Corporation pendant la Seconde Guerre mondiale.
À l’origine, l’affiche visait à encourager les femmes à travailler dans les usines pendant que de nombreux hommes étaient envoyés au front.
Elle est devenue avec le temps l’un des symboles les plus connus de la force et de la capacité des femmes à occuper des rôles dont elles étaient auparavant exclues, souvent associée à la figure de Rosie the Riveter.
La femme qui aurait inspiré l’image serait probablement Naomi Parker Fraley, photographiée en 1942 alors qu’elle travaillait dans une usine d’aviation en Californie.
Pendant des décennies, son identité est restée largement ignorée. L’un des symboles les plus célèbres de la force des femmes dans le monde aurait donc été inspiré par une femme réelle dont le nom est resté dans l’ombre pendant près de soixante-dix ans.
On croit souvent que le 8 mars est une fête.
Une journée de fleurs, de messages gentils et de promotions un peu roses.
Mais l’histoire de cette journée ne commence pas dans la douceur.
Elle commence dans le bruit des machines d’usine, la fatigue des corps et l’injustice ordinaire.
Au début du XXᵉ siècle, des milliers de femmes travaillent dans les usines textiles d’Europe et d’Amérique du Nord.
Les journées sont longues.
Les salaires sont misérables.
Les accidents sont fréquents.
Et surtout, ces femmes n’ont aucune voix politique.
Elles produisent la richesse.
Elles élèvent les enfants.
Elles tiennent des familles entières debout.
Mais elles n’ont pas le droit de voter.
Elles ne participent pas aux décisions.
Elles sont nécessaires, mais invisibles.
Alors, un jour, certaines commencent à dire non.
Non à des journées de travail interminables.
Non à des salaires de survie.
Non à l’idée que leur vie vaut moins que celle des hommes.
Elles se réunissent.
Elles marchent.
Elles protestent.
Et le simple geste de refuser de rester silencieuses devient un acte politique.
En 1910, lors d’une conférence internationale à Copenhague, la militante allemande Clara Zetkin propose une idée radicale pour l’époque.
Créer une journée internationale dédiée aux luttes des femmes.
Pas pour célébrer.
Pour se mobiliser.
Pour rappeler que l’égalité ne se demande pas poliment : elle se revendique.
La proposition est adoptée.
En 1911, des millions de femmes participent aux premières manifestations internationales.
Et quelques années plus tard, en 1917, des femmes russes descendent dans les rues pour réclamer du pain et la fin de la guerre.
Épuisées par la faim, la pauvreté et la guerre, elles manifestent malgré les interdictions.
Leur mobilisation déclenche un mouvement historique qui contribuera à la Révolution russe de février 1917.
Quelques mois plus tard, en juillet 1917, le gouvernement provisoire accorde aux femmes le droit de vote en Russie.
Aux États-Unis, par exemple, les femmes obtiennent le droit de vote le 18 août 1920, lorsque le Nineteenth Amendment to the United States Constitution est finalement ratifié.
Pour que l’amendement entre dans la Constitution américaine, il devait être ratifié par 36 États.
Le Tennessee était le dernier nécessaire. Le vote était à égalité.
Un vote a fait basculer le droit de vote de toutes les femmes dans un pays entier.
Mais ce moment historique tient… à une seule voix.
Dans l’État du Tennessee, le vote de ratification était complètement divisé. Les partisans et les opposants au suffrage féminin étaient à égalité.
C’est alors qu’un jeune député de 24 ans, Harry T. Burn, change son vote à la dernière minute.
La raison est presque improbable : il avait reçu une lettre de sa mère lui demandant de voter en faveur du droit de vote des femmes. Un vote peut faire basculer l’histoire.
Ce que l’on oublie souvent, c’est que même lorsque les personnes ne se connaissent pas, les voix ont un poids.
Elles existent dans un même monde et finissent toujours par se croiser.
Dans ce dernier vote, ce n’est pas seulement la politique qui a fait basculer l’histoire.
C’était aussi un lien humain : celui d’une mère et de son fils.
Parfois, l’histoire change simplement parce qu’un lien nous rappelle ce qui est juste.
Mais même après 1920, toutes les femmes ne peuvent pas voter librement. Pendant des décennies, de nombreuses femmes noires dans le Sud continuent d’être empêchées de voter par des lois discriminatoires, jusqu’à l’adoption du Voting Rights Act of 1965.
🇳🇿 Nouvelle-Zélande — 1893
La Nouvelle‑Zélande est le premier pays au monde à accorder le droit de vote aux femmes au niveau national, le 19 septembre 1893. Les femmes peuvent voter, mais elles ne pourront être élues que plus tard.
🇨🇦 Canada — 1918
Au Canada, la majorité des femmes obtiennent le droit de vote aux élections fédérales le 24 mai 1918.
Important : ce droit n’est pas accordé à toutes les femmes en même temps. Plusieurs femmes autochtones n’obtiendront ce droit qu’en 1960, sans devoir renoncer à leur statut.
🇫🇷 France — 1944
En France, les femmes obtiennent le droit de vote le 21 avril 1944 grâce à une ordonnance du général Charles de Gaulle.
Elles votent pour la première fois aux élections municipales en 1945.
🇨🇭 Suisse — 1971
La Suisse est l’un des derniers pays d’Europe occidentale à accorder ce droit, le 7 février 1971 au niveau fédéral.
Le 8 mars restera lié à cette révolte.
Bien plus tard, en 1977, l’United Nations reconnaîtra officiellement cette journée.
Mais l’essentiel n’est pas la date.
L’essentiel est la mémoire.
Les droits ne sont jamais définitivement acquis.
On aime croire que ces luttes appartiennent au passé.
Mais certaines batailles continuent encore aujourd’hui.
Dans plusieurs pays, les femmes n’ont toujours pas le contrôle complet de leur corps.
L’accès à l’avortement est restreint, criminalisé ou menacé.
Dans certaines régions du monde, des filles sont mariées avant d’avoir terminé leur enfance.
Des millions de femmes subissent encore des mutilations génitales.
Dans de nombreux pays, les femmes gagnent toujours moins que les hommes pour un travail équivalent.
Et même dans les sociétés qui se disent égalitaires, certaines réalités persistent.
Les violences sexuelles restent massivement sous-déclarées.
Les victimes doivent souvent survivre à un parcours judiciaire où leur parole est disséquée, mise en doute, analysée sous toutes les coutures.
Parfois même par des gens qui n’étaient pas dans la pièce. 🤷🏻♀️
La société interroge leurs gestes.
Leur mémoire.
Leur comportement.
Leur crédibilité.
Comme si prouver une violence était plus difficile que de la commettre.
Et dans la vie quotidienne, les femmes continuent de naviguer dans des contradictions permanentes.
On leur demande d’être désirables, mais pas trop sexuelles.
Ambitieuses, mais pas menaçantes.
Fortes, mais pas dérangeantes.
Silencieuses, mais toujours disponibles.
Ce sont ces contradictions invisibles qui rappellent que l’égalité écrite dans les lois ne signifie pas toujours égalité vécue dans les corps.
Pourquoi cette journée existe encore
Le 8 mars n’existe pas pour offrir des compliments.
Il existe pour rappeler que les droits que nous considérons aujourd’hui comme évidents ont été obtenus parce que des femmes ont refusé de disparaître.
Des ouvrières.
Des militantes.
Des intellectuelles.
Des femmes anonymes.
Certaines ont été ridiculisées, emprisonnées et d’autres ont été oubliées. Pourtant, leurs luttes ont changé le monde.
Et si cette journée existe encore, c’est parce que l’histoire nous apprend une chose essentielle :
les droits ne sont jamais définitivement acquis.
Ils peuvent reculer.
Ils peuvent être contestés.
Ils peuvent disparaître si la mémoire s’efface.
Alors aujourd’hui, peut-être que le geste le plus simple est aussi le plus important.
Lire.
Écrire.
Partager.
Transmettre.
Parce que chaque fois que l’on raconte ces luttes, on empêche que l’histoire se répète dans le silence.
Le 8 mars n’est pas une célébration.
C’est un rappel historique que, pendant très longtemps, le simple fait d’avoir un corps de femme suffisait à vous retirer des droits.
« L’égalité ne s’accorde pas, elle se conquiert. »
🪶💛 — Andréanne Slythe
Références
Clara Zetkin — Conférence internationale des femmes socialistes, Copenhague, 1910.
United Nations — Reconnaissance officielle de la Journée internationale des droits des femmes, 1977.
Ouvrages majeurs :
Le Deuxième Sexe — Simone de Beauvoir
Women, Race & Class — Angela Davis
Caliban and the Witch — Silvia Federici
Rapports et données :
United Nations — rapports sur l’égalité des sexes
World Health Organization — études sur les mutilations génitales féminines
International Labour Organization — données sur les écarts salariaux.




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