Mesdames, vous n'êtes pas sales.
Un message aux femmes du groupe Are We Dating the Same Guy? qui doutent encore de leur beauté, de leur valeur et de leur propre perception.
Depuis 2018, j’ai dû apprendre que ce n’était pas mon corps qui provoquait la violence, mais le regard de certains hommes incapables de voir une femme comme un être humain avant de la voir comme un corps.
Aujourd’hui, je lis les témoignages de femmes ici et, sincèrement, ça me brise le cœur, mesdames. Littéralement.
Je lis des femmes qui ont peur qu’aucun homme ne les choisisse jamais. Des femmes qui se sentent utilisées. Des femmes qui se demandent si elles ne sont pas assez belles, assez jeunes, assez minces, assez sexuelles ou assez intéressantes.
Je lis des femmes en couple qui regardent leur conjoint reluquer intensément les autres femmes. Elles observent son visage changer, ses yeux suivre un corps, son attention quitter complètement la conversation. Elles le voient reprendre contact avec une ex, cacher son téléphone ou agir comme si leur présence ne comptait déjà plus. Puis elles se demandent encore si elles exagèrent, si elles sont jalouses ou si elles devraient modifier quelque chose à leur propre apparence pour être enfin respectées.
Cela me fait énormément de peine.
Je veux donc vous raconter, en résumé, mon parcours depuis 2018. Pas pour prétendre que toutes les histoires sont identiques à la mienne, mais parce qu’il m’a fallu des années pour comprendre à quel point nous pouvons finir par accuser notre propre corps de ce que les autres choisissent de nous faire vivre.
Pour lire le récit plus complet de la violence systémique que j’ai traversée entre la médecine, la justice et les institutions, c’est ici : Viol, médecine et justice : qui a le droit de parler de mon corps?
En 2018, j’ai subi une pénétration non désirée de la part d’un ancien ami que je connaissais depuis quinze ans. Nous n’avions jamais été en couple. Notre relation avait commencé, bien des années auparavant, par des relations sexuelles, puis elle était devenue une amitié.
C’était quelqu’un que je croyais connaître.
Au moment des faits, il était lui-même en couple.
L’histoire s’est d’abord poursuivie par messages textes. On m’avait conseillé de ne pas lui répondre, alors je ne répondais pas. Puis, lorsqu’on m’a laissé entendre que le dossier ne se rendrait probablement pas devant un tribunal, j’ai fait à ma tête. Je lui ai écrit parce que je voulais comprendre, parler directement et fermer cette histoire autrement.
C’est dans ces échanges que ce qui s’était passé pendant que je dormais a été nommé. Des excuses ont été écrites. Il a notamment été question du fait qu’il n’aurait jamais dû m’inviter dans son lit. Une histoire qui n’était pas censée se rendre en cour venait de se retrouver décrite dans des messages textes.
Pour moi, pourtant, ce n’était déjà plus une guerre personnelle. Je n’étais même plus fâchée. C’était simplement terminé. Quinze années d’amitié venaient de prendre fin. Je savais seulement que je ne pourrais plus lui parler ni le regarder de la même manière.
Mais le système, lui, a continué.
Les enquêteurs, les avis, les reports, les procédures, les communications encadrées, les délais et les années qui passent pendant que la vie ordinaire est censée continuer. Je n’étais pas toujours connectée à tout ce qui s’accumulait en moi. Il y avait cette histoire, puis toutes les autres difficultés de la vie qui venaient s’empiler par-dessus.
Quelques minutes sur mon corps ont entraîné cinq années de procédures.
J’ai dû me présenter devant un juge, à la cour criminelle, et décrire une pénétration que je n’avais pas voulue. J’ai dû défendre le principe le plus élémentaire qui soit : ce corps était le mien.
Le fait que j’avais déjà eu des relations sexuelles avec cet homme ne signifiait pas qu’il possédait un accès permanent à mon corps. Le fait qu’il avait été mon ami pendant quinze ans ne rendait pas impossible qu’il me fasse du mal. Une personne peut avoir été parfaite à nos yeux pendant des années et franchir malgré tout une limite irréparable.
Il a fallu que je sois reconnue comme victime d’agression sexuelle par un juge pour que je commence moi-même à voir plus clair.
Pendant longtemps, j’en ai voulu à mon corps. C’était à travers lui que tout semblait arriver. La pénétration. La fin d’une amitié. Les démarches. Les pertes. La honte projetée sur moi. Les regards. Les commentaires.
Mais ce n’était pas mon corps qui avait détruit cette amitié.
Ce n’était pas mon corps qui avait créé les procédures.
Ce n’était pas mon corps qui avait choisi le mensonge.
Mon corps, lui, se souvenait seulement.
Pendant ce parcours, j’ai perdu un ami. J’ai perdu des emplois, des repères et plusieurs choses que j’avais construites seule. Je suis sortie publiquement avec mon véritable nom. Je n’avais ni fausse identité, ni second téléphone, ni vie parallèle. J’avais une seule vie et je devais porter publiquement toutes les conséquences de ce qui avait été fait à mon corps.
Après ma sortie publique, j’ai également vécu des conséquences professionnelles. J’avais demandé une absence à un employeur parce que je traversais cette procédure. Malgré cela, j’ai dû encore me réinsérer, recommencer, expliquer, remplir des formulaires et tenter de conserver une place dans le monde pendant que mon histoire circulait avec mon nom.
J’ai accompli énormément de démarches gouvernementales pour tenter d’être indemnisée. C’est long, complexe et épuisant. Il faut retrouver des documents, téléphoner, attendre, remplir des formulaires et raconter encore les conséquences d’un acte qui, lui, n’a pris que quelques minutes.
Personne n’est venu me présenter une simple excuse.
Je n’ai jamais reçu un appel humain pour me dire :
« Voici ce qui a été fait. Voici ce qui va se passer maintenant. Voici comment nous allons vous aider. »
Pas un.
J’ai deux diplômes d’études collégiales. J’ai étudié, travaillé et construit ma vie. Pourtant, je ne sais sincèrement pas ce que j’aurais fait sans ma famille. Je m’accroche encore aujourd’hui à mon père, à mon neveu, aux hommes fiables qui existent dans ma vie et aux femmes qui ont été présentes lorsque j’avais besoin d’elles.
Sans ma famille, j’aurais fait quoi?
Vendre des services sexuels pour survivre ?
Puis j’entends certains hommes dénigrer les travailleuses du sexe.
Les mêmes hommes sont parfois prêts à payer cinquante ou soixante-cinq dollars par mois pour avoir accès à un site pour adultes, regarder des femmes et leur envoyer des propositions sexuelles. Ils sont capables de payer une plateforme pour essayer d’obtenir leur attention, mais lorsqu’une victime traverse la misère, cherche de l’aide ou essaie simplement de demeurer debout, très peu d’entre eux tendent réellement la main.
Certains occupaient pourtant de très bons postes. Certains gagnaient d’excellents salaires. Certains possédaient de l’influence, des contacts ou une position d’autorité. Ils auraient pu faire un don à un organisme pour femmes, me diriger vers une ressource ou simplement demander :
« Comment vas-tu? As-tu besoin de quelque chose? »
Ils ont regardé ailleurs.
Puis, deux ans plus tard, mon désir est revenu.
J’ai rencontré un homme sur une application de rencontre tout à fait ordinaire. C’est lui qui est venu vers moi. Il savait, avant même de me rencontrer, que j’étais une victime d’agression sexuelle. Je lui avais envoyé les articles de journal portant mon nom. Je ne lui cachais rien.
Je lui ai demandé ce qu’il cherchait.
Une relation amoureuse, m’a-t-il répondu.
Je lui ai demandé clairement s’il était prêt à nous donner une véritable chance, de manière exclusive, sans continuer à rencontrer d’autres femmes.
Il a dit oui.
Ce qui s’est passé ensuite venait entièrement de moi. C’est moi qui l’ai invité chez moi. C’est moi qui l’ai invité dans mon lit. C’est moi qui ai initié la proximité, les gestes et la sexualité.
Nous avons dormi collés. J’ai pris soin de lui. J’étais heureuse parce que, pour la première fois depuis tout ce parcours, j’avais l’impression que mon désir, mon corps et ma volonté avançaient enfin ensemble.
Il ne m’avait rien exigé. Il semblait à l’écoute, calme, presque gêné. Je croyais que cela signifiait qu’il comprenait la valeur de ce que je lui confiais.
J’avais réellement envie. Cela venait de moi, spontanément. Je retrouvais une partie de moi que je croyais perdue.
Il m’envoyait des photographies de lui avec ses enfants. Je n’ai jamais voulu d’enfants, mais je respectais sa réalité et je faisais de la place pour ce qu’il me racontait. J’acceptais ses horaires, ses responsabilités et les périodes où il disait devoir être avec eux.
C’était mignon, n’est-ce pas?
Imaginez un homme qui voit déjà d’autres femmes, mais qui vous envoie des photos donnant l’impression qu’il est occupé avec ses enfants. Vous croyez lui laisser du temps pour être un père présent. Vous patientez. Vous faites de la place.
Puis, tout à coup, il a commencé à manquer de temps.
Au début, pourtant, il semblait disponible. Ce n’était pas ce qu’il m’avait présenté. Ensuite, il fallait attendre. Il ne fallait pas que je m’attache trop. Tout devenait soudainement compliqué.
Je me demandais si j’avais mal compris.
Est-ce que c’était moi qui étais folle?
Est-ce que mon traumatisme me faisait encore voir un danger là où il n’y en avait pas?
Puis le discours a changé.
« Mais je te l’avais dit. »
Non.
Tu ne m’avais pas dit cela au début. Je t’avais posé la question directement. Tu avais dit vouloir une relation amoureuse. Je t’avais demandé l’exclusivité. Tu avais répondu oui.
Après, il ne fallait plus trop compter sur lui. Il n’était finalement pas fiable. Il avait toujours été ainsi.
Ah bon?
Tu n’es pas fiable du tout?
Il aurait peut-être fallu le dire avant que je te confie la première intimité que je choisissais après des années de procédures.
J’ai fini par apprendre qu’avant même de me rencontrer, il voyait déjà d’autres femmes. J’ai également appris, par son ex-conjointe, que plusieurs histoires concernant ses enfants n’étaient pas vraies. Il ne les voyait pas comme il me le laissait croire. Cette femme n’était pas non plus la personne méchante et intéressée par son argent qu’il m’avait décrite.
Puis il a disparu.
Voilà ce que cet homme a fait entrer dans ma reconstruction.
Tout ce qui avait encadré mon consentement s’écroulait.
C’est probablement ce qui reste le plus triste pour moi : ma première fois après tout cela.
J’avais réellement envie. Cela venait de moi. J’avais choisi cet homme. J’avais pris soin de lui. J’étais heureuse d’avoir retrouvé mon désir. Puis j’ai découvert que ce choix avait été fait à partir de renseignements faux.
Après avoir passé cinq années à défendre le fait que mon corps m’appartenait, j’avais enfin dit oui avec bonheur. Mais l’homme à qui j’avais accordé ce oui avait accepté une exclusivité qu’il ne respectait pas et m’avait présenté une réalité qui n’existait pas.
On pourra appeler cela une histoire qui n’était finalement « pas sérieuse ».
Mais ce n’est pas à celui qui ment de décider que ce n’était pas sérieux.
Moi, j’avais dit « relation amoureuse ». J’avais demandé l’exclusivité. J’avais parlé de mon histoire, de ma vulnérabilité et de tout ce que cette première fois représentait. J’avais été honnête avant même de le laisser entrer dans mon lit.
La situation sur laquelle reposait mon consentement avait été falsifiée dès le départ.
Après cela, il y a eu le chantier de construction.
Je travaillais comme signaleuse routière. Je portais un uniforme fluorescent, large et peu flatteur, conçu pour assurer ma sécurité et éviter que les automobilistes me frappent. Je faisais simplement mon travail.
Je n’aurais jamais cru que porter un uniforme de signalisation routière puisse un jour devenir, dans mon corps, un traumatisme sexuel.
Il faut le faire, quand même.
Un homme a obtenu mon numéro auprès de quelqu’un d’autre et a commencé à m’écrire. Encore une fois, c’était lui qui venait vers moi. Je ne comprenais pas exactement ce qu’il voulait, alors je lui ai parlé de mon parcours et je lui ai envoyé l’article portant mon nom.
Il m’a affirmé qu’il était célibataire, mais qu’il ne voulait rien de sérieux pour le moment.
Je lui ai répondu que je pouvais comprendre, mais je lui ai demandé ce qu’il attendait réellement de moi.
Il m’a dit qu’il préférait être honnête, parce que mentir blessait les gens.
J’ai trouvé cela rassurant.
Puis j’ai découvert sur Facebook une photographie qui ressemblait à une photographie de mariage. Je lui ai posé une seule question :
« Est-ce que tu es marié? »
Il ne m’a pas répondu.
Le lendemain, mon employeur m’a contactée au sujet d’anciennes vidéos publiques dans lesquelles je pratiquais la pole fitness. Ces vidéos existaient depuis longtemps et n’avaient aucun rapport avec mon travail de signaleuse routière.
Il existait aussi d’anciennes photographies professionnelles de moi, dont certaines étaient des nus artistiques. Pourtant, c’est autour de mes vidéos qu’une histoire s’est construite.
J’ai perdu mon emploi.
Pendant plusieurs jours, j’ai essayé d’obtenir des explications. J’étais dans une détresse psychologique immense. J’ai eu des pensées suicidaires. Je ne comprenais pas comment je pouvais à peine recommencer à travailler, à respirer et à avoir un léger contact avec un homme sans que ce soit encore moi qui perde quelque chose.
Je l’ai appelé. Je lui ai écrit. Je lui ai dit que j’étais en détresse et que j’avais besoin de comprendre.
Il ne m’a pas répondu.
J’ai fini par chercher des réponses plus haut. Et lorsque sa propre carrière a semblé pouvoir être touchée, tout à coup, il a retrouvé mon numéro.
Cette fois, la situation était devenue « grave ».
Pendant plusieurs jours, ma détresse n’avait pas été assez grave pour mériter une réponse humaine. Mon congédiement n’avait pas été assez grave. Mes appels, mes larmes et ma peur ne comptaient pas.
Mais dès que lui pouvait perdre quelque chose, il fallait agir rapidement.
Une interdiction de contact a ensuite encadré la situation et les communications nécessaires ont dû passer par les avocats. Je n’ai jamais reçu un véritable appel pour m’expliquer ce qui avait été fait, m’offrir une réparation ou simplement reconnaître humainement ce que j’avais traversé.
Et oui, il était bel et bien marié.
Je n’avais même pas eu de relation sexuelle avec cet homme.
Je lui avais seulement demandé la vérité.
Plus tard, j’ai sollicité de l’aide auprès d’un autre homme provenant du même milieu professionnel. Je ne dirai pas où cela s’est passé. Je ne nommerai ni son poste ni les entreprises concernées. Je pourrais raconter des détails beaucoup plus croustillants, mais je n’en ai pas envie.
Je ne cherche pas à salir qui que ce soit, même si, moi, j’ai été salie.
Je leur laisse le soin de se regarder eux-mêmes.
Je peux seulement dire que cet homme ne m’a jamais réellement aidée. Il ne m’a jamais tendu la main. Lorsque j’ai cherché des réponses, il n’a posé aucun geste concret.
Je ne sais toujours pas ce qu’il est advenu de l’homme impliqué dans mon congédiement. Je ne sais pas quelles mesures ont été prises, s’il y en a eu. Personne ne m’a rappelée pour me l’expliquer.
Aucun de ces hommes n’a fait quoi que ce soit.
Ni ceux directement concernés, ni les responsables, ni les directeurs que j’ai contactés.
Personne n’est venu s’excuser.
Personne ne m’a regardée dans les yeux pour me dire :
« Voici ce qui s’est passé. Voici ce que nous avons vérifié. Voici ce que nous avons fait. Voici comment nous allons tenter de réparer ce que vous avez perdu. »
Pas d’appel.
Pas de reconnaissance.
Pas de geste concret.
Pas de dédommagement.
Pas de chèque.
Rien.
Si ces hommes sont incapables de me parler en face et de me regarder dans les yeux, qu’ils m’envoient un avocat.
Très bien.
Mais un avocat ne remplace pas un geste humain. Une communication juridique ne remplace pas un regard, une explication, une excuse ou une réparation.
Moi, pendant ce temps, je dois recommencer les démarches. Je dois remplir les papiers. Je dois raconter encore l’histoire. Je dois perdre des revenus, chercher de nouveaux emplois et trouver comment payer mes dépenses.
C’est toujours moi qui dois pousser pour obtenir une réponse, alors que je ne suis pas celle qui a créé la situation.
Puis, parfois, six mois plus tard, une nouvelle information apparaît.
Ah, c’est donc pour cela que tout était aussi étrange.
Ah, il n’était pas réellement célibataire.
Ah, cette disponibilité compliquée pour quelque chose de prétendument « pas sérieux » cachait finalement une conjointe et une vie déjà construite.
Plus tard, j’ai découvert qu’un homme qui se présentait comme empathique et féministe n’était pas non plus aussi libre qu’il le prétendait. Il avait une conjointe et un enfant, tout en se présentant comme célibataire sur un site pour adultes.
À ce stade, l’expression « ce n’est pas sérieux » commence à devenir compliquée en tabarnak.
Pas sérieux, mais marié.
Pas sérieux, mais en couple.
Pas sérieux, mais avec une conjointe et un enfant.
Pas sérieux, mais suffisamment sérieux pour payer un abonnement mensuel, créer un profil, se présenter comme célibataire, venir me parler et espérer éventuellement accéder à mon corps.
Monsieur, tu es beaucoup trop occupé pour prendre un simple verre, mais tu as le temps de payer chaque mois un abonnement à un site pour adultes, d’y entretenir un profil et d’écrire à des femmes?
Cela commence à être drôlement organisé pour quelque chose qui n’est « pas sérieux ».
Ce n’est peut-être pas sérieux pour l’homme qui possède déjà une conjointe, une famille, un emploi stable et une vie construite.
Mais la femme à qui il ment, elle, prend des décisions réelles.
Elle lui parle. Elle lui accorde du temps. Elle envisage de le rencontrer. Elle peut lui ouvrir sa porte, son intimité et éventuellement son corps.
Alors pourquoi est-ce toujours à moi de vérifier?
Pourquoi aucun de ces hommes n’est-il capable de commencer par la vérité?
Aucun ne m’a spontanément dit :
« Je dois t’avouer quelque chose. »
Aucun n’a reconnu ses torts avant que je découvre moi-même les incohérences. Ils se sont tous cachés derrière le silence, les délais, les mots flous ou leur propre peur de perdre quelque chose.
Fantastique, n’est-ce pas?
Moi, je parle ouvertement de ma réalité. Je publie sous mon véritable nom. J’envoie les articles qui racontent ce que j’ai traversé. Je dis clairement ce que je cherche, ce que je veux et ce que je ne veux pas.
Eux dissimulent une conjointe, une alliance, une situation familiale ou une partie entière de leur vie, puis ils me reprochent de vérifier.
Je suis tannée de découvrir des réalités laides lorsque je présente la mienne avec honnêteté.
Sur les sites pour adultes, moi, je peux recevoir des centaines de messages sans payer. Eux paient parfois cinquante ou soixante-cinq dollars par mois pour avoir la possibilité de nous écrire, puis certains se comportent comme si cet abonnement leur donnait un droit sur notre attention.
Nous ne sommes pas de la marchandise.
Tu paies le site, pas la femme.
Elle ne te doit ni une réponse, ni une rencontre, ni un baiser, ni son corps.
Lorsque j’ai sollicité certains de ces hommes pour obtenir une véritable aide humaine, ils auraient pu accomplir un geste. Ils auraient pu soutenir un organisme, envoyer un chèque, aider concrètement dans les démarches ou simplement reconnaître ce que je traversais.
Cela n’a jamais été fait.
Alors je leur demande parfois :
« Bonjour. Est-ce que tu pourrais faire un don à un organisme qui aide les femmes victimes de violence? »
Tu paies déjà une plateforme ou un créateur pour avoir accès à du contenu et envoyer des messages. Moi, je peux recevoir des centaines de propositions sans rien payer.
Tu sais ce que je trouverais réellement excitant?
Voir un homme utiliser une partie de cet argent pour accomplir un geste humain sans espérer obtenir un corps en retour.
Ma libido aurait probablement plus de chances de se réveiller devant cela que devant huit cents messages copiés-collés remplis des mêmes propositions, des mêmes pénis et des mêmes dégueulasseries.
J’ai fini par comprendre que plusieurs hommes sont prêts à investir pour accéder sexuellement aux femmes, mais beaucoup moins lorsqu’il faut aider une femme sans rien recevoir de son corps en retour.
Puis certains de ces mêmes hommes dénigrent les travailleuses du sexe.
Mais messieurs, c’est vous qui payez.
C’est vous qui achetez les abonnements. C’est vous qui recherchez ces services, ces images et cet accès. Vous ne pouvez pas consommer le travail des femmes, puis les traiter de sales pour éviter de regarder votre propre comportement.
Le site peut être cru, sexualisé ou considéré comme le pire endroit trash du monde.
Je m’en contrefous du contexte.
Un contexte sexuel ne suspend pas l’humanité.
Il ne suspend pas l’honnêteté.
Il ne transforme pas une femme en objet disponible.
Une femme peut être sur un site pour adultes et vouloir connaître la véritable situation conjugale de l’homme qui lui parle. Elle peut vouloir une relation sexuelle et refuser d’être la partenaire involontaire d’une tromperie. Elle peut vouloir une seule nuit et exiger quand même que cette nuit ne repose pas sur une fausse identité, une fausse disponibilité ou une conjointe cachée.
Même pour une nuit, la vérité compte.
Si tu approches une femme en mentant sur ta situation, si tu caches ta conjointe et si tu inventes un personnage pour obtenir ce qu’elle ne t’aurait peut-être pas donné en connaissant la vérité, c’est toi qui te comportes de manière dégueulasse.
Jamais elle.
Je veux donc vous le rappeler, mesdames :
Vous n’êtes pas sales.
Vous n’êtes pas sales parce que vous avez désiré quelqu’un.
Vous n’êtes pas sales parce que vous avez envoyé une photographie.
Vous n’êtes pas sales parce que vous avez fréquenté une application ou un site pour adultes.
Vous n’êtes pas sales parce que vous avez pris l’initiative, ouvert votre porte ou invité quelqu’un dans votre lit.
Vous n’êtes pas sales parce que vous avez cru un homme qui vous disait être célibataire.
Et vous n’êtes jamais en compétition avec l’autre femme.
Jamais.
Elle n’est pas la raison pour laquelle il vous ment. Vous n’êtes pas davantage la raison pour laquelle il lui ment.
Le problème n’est pas que l’une de vous serait plus belle, plus jeune, plus sexuelle, plus douce ou plus intéressante. La responsabilité appartient à celui qui a choisi de construire deux réalités et de laisser deux femmes croire qu’elles connaissaient la vérité.
Lorsque je découvre aujourd’hui qu’une conjointe existe, je préfère la prévenir. Je le fais avec tact, avec prudence et avec les captures d’écran.
Je ne vais pas lui inventer une histoire. Je ne vais pas lui dire que j’ai couché avec son conjoint si ce n’est pas arrivé. Je vais lui raconter exactement depuis combien de temps il me parlait, ce qu’il m’a affirmé et comment j’ai découvert son existence.
Ce n’est pas moi qui ai mis le feu dans leur couple.
C’est lui qui a ouvert le compte.
C’est lui qui a payé l’abonnement.
C’est lui qui s’est affiché comme célibataire.
C’est lui qui est venu me parler.
Lorsqu’on me dit que je risque de détruire son couple, sa réputation ou sa carrière, je me demande toujours ce que je détruis exactement.
Je vérifie la réalité avant que mon corps soit pénétré sur la base d’un mensonge.
Je protège encore une fois ce corps que j’ai déjà dû défendre pendant cinq années. Une pénétration possède maintenant pour moi une symbolique immense. Elle ne peut pas reposer sur une fausse identité, une fausse promesse ou une disponibilité inventée.
Même pour une seule nuit.
Je ne détruis pas sa vie en révélant ce qu’il a fait.
Je refuse simplement de détruire la mienne pour continuer à protéger la sienne.
Et qu’on ne vienne pas me dire que j’exagère.
Je reste calme. Je documente. Je conserve les messages, les captures d’écran, les documents, les vidéos et les preuves écrites.
Une opinion lancée pour me faire douter ne change rien aux faits.
Aujourd’hui, je suis devenue beaucoup plus casanière. Je n’approche presque plus les hommes. Bien souvent, je préfère sincèrement qu’ils me laissent tranquille.
Pourtant, certains viennent encore vers moi avec les mêmes phrases :
« Moi, je suis différent. »
« Tu vas voir, moi, je vais te déstresser. »
« J’espère que tu embrasses bien. »
N’espère rien.
C’est toi qui viens vers moi. C’est toi qui m’écris à la dernière minute. Je peux penser que tu n’es pas laid sans te devoir un rendez-vous, un déplacement, un baiser ou l’accès à mon corps.
Lorsque je dis que j’ai besoin d’air et qu’un homme insiste ensuite en appelant directement sur mon téléphone, il ne me rassure pas.
Il me montre qu’il n’écoute déjà pas.
Il entend une limite et la traite comme un obstacle à contourner.
Alors, tabarnak, moi aussi, j’espère quelque chose pour lui.
J’espère qu’il deviendra plus intelligent, moins égoïste et plus capable d’entendre une femme avant de penser à ce qu’il pourrait obtenir d’elle.
Et pour les baisers, je préfère être transparente : j’embrasse peut-être comme une chèvre de montagne.
J’espère que ça lui convient.
Sinon, qu’il me laisse respirer.
Messieurs, lorsque vous dites « je ne veux rien de sérieux », qu’est-ce que cela signifie exactement?
Pour moi, ces mots seuls ne veulent plus rien dire.
Tu ne veux pas de relation amoureuse? D’accord. Mais encore?
Es-tu célibataire?
Vois-tu plusieurs personnes?
As-tu une conjointe?
Est-elle au courant?
Cherches-tu une rencontre occasionnelle honnête ou une femme assez naïve pour participer à une double vie qu’elle ne connaît pas?
« Pas sérieux » ne veut pas dire « pas besoin de dire la vérité ».
Lorsqu’un homme n’est pas assez solide pour répondre honnêtement à ces questions, je préfère qu’il poursuive son chemin. Il sera beaucoup trop fragile pour m’accompagner dans la suite de toute cette vérité.
Cela évitera de nouvelles blessures à tout le monde.
Je n’ai plus besoin d’hommes qui ne sont pas solides.
Non, tu ne toucheras pas à mon corps.
C’est devenu trop sérieux.
Cela aurait pourtant pu être agréable, simple et léger. J’aurais aimé pouvoir vivre quelque chose de doux, même pour une seule nuit, sans devoir mener une enquête.
Mais la légèreté ne peut exister que lorsque la vérité est présente.
Une aventure basée sur un mensonge n’est pas légère pour la personne à qui on a retiré la possibilité de choisir.
Pendant longtemps, lorsque cette peur viscérale montait en moi devant un homme, je pensais que le problème venait uniquement de mon traumatisme.
Je me disais que j’étais trop anxieuse, trop méfiante ou incapable d’avancer.
Pourquoi avais-je peur de quelqu’un que je trouvais gentil?
Pourquoi mon corps se figeait-il devant un homme qui prétendait seulement vouloir me connaître?
À plusieurs reprises, j’ai fini par découvrir une incohérence réelle : une conjointe, une autre femme, une fausse disponibilité ou une vie cachée.
Mon ressenti n’est pas une preuve absolue contre quelqu’un. Mais il mérite d’être entendu. Il mérite que je ralentisse, que je pose des questions et que je regarde si les paroles correspondent aux gestes.
Je ne piétinerai plus ce que mon corps essaie de me dire simplement pour protéger le confort d’un homme.
Alors, mesdames, lorsque quelque chose ne fonctionne pas, écoutez-vous.
J’ai souvent pensé :
« Non, ce n’est pas possible. Ça ne peut pas encore être cela. Je dois sûrement exagérer. »
Puis j’ai vérifié.
Et trop souvent, j’ai découvert autre chose.
Heureusement que rien ne s’était encore passé.
Tu es rendue bonne, Andréanne.
Tu es rendue bonne pour dire clairement ce que tu veux et ce que tu ne veux pas. Tu es rendue bonne pour poser une question avant de laisser quelqu’un s’approcher davantage.
Ce n’est pas de la paranoïa.
C’est de l’expérience.
Croyez-vous. Ne laissez personne vous convaincre que vous êtes moins belle, moins attirante ou moins digne parce qu’un homme regarde ailleurs.
Oui, c’est étrange qu’un homme en couple reluque les autres femmes avec la bave aux lèvres pendant que sa conjointe se trouve juste à côté de lui.
Oui, c’est étrange qu’un homme parle constamment des femmes avec mépris.
Écoutez très attentivement un homme qui raconte ses anciennes rencontres de cette manière :
« Je suis allé la voir pour un plan cul, mais elle n’était même pas rasée. Moi, je ne mange pas de tarte aux poils, alors je suis parti. »
Ce commentaire ne révèle rien de honteux sur le corps de cette femme.
Il révèle le regard de l’homme qui raconte l’histoire.
Il s’était déplacé pour obtenir un corps conforme à ses attentes, comme s’il avait commandé un produit.
Personnellement, cela fait des lustres que je ne me rase plus. Je n’en ai pas besoin. Et maintenant que j’y pense, j’ai peut-être envie de me faire pousser une forêt amazonienne complète, avec quelques dreads.
Est-ce que cela t’intéresse?
Non?
Ah, dommage.
Poursuis ton chemin.
Moi, je protège désormais mon corps avant qu’il soit encore une fois touché par un mensonge.
Je sais qu’il existe de bons hommes. J’ai un père fantastique, un neveu merveilleux et de très bons amis hommes. Mais dans les moments où j’avais réellement besoin de soutien, ce sont surtout des femmes et ma famille qui ont été présentes.
Je n’ai pas oublié que j’étais seule devant la justice pour défendre mon corps.
Je n’ai pas oublié qui n’a pas appelé.
Je n’ai pas oublié ceux qui pouvaient payer pour accéder aux femmes, mais qui n’étaient pas capables de faire un don à un organisme ou de tendre la main à une victime.
Je n’ai pas oublié les hommes qui se disaient empathiques, féministes ou différents, mais qui regardaient ailleurs lorsqu’un véritable mouvement humain était nécessaire.
Mon corps se souvient.
Il se souvient qu’un ami de quinze ans peut franchir une limite irréparable.
Il se souvient qu’un homme peut connaître mon histoire avant même de me rencontrer, accepter une relation amoureuse exclusive, entrer dans mon lit grâce à un désir que je croyais enfin libre, puis disparaître parce que tout était déjà faux.
Il se souvient qu’un homme marié peut approcher une femme pendant qu’elle travaille, puis protéger sa propre carrière pendant qu’elle perd la sienne.
Il se souvient que certains hommes très bien placés savent protéger une entreprise, un emploi ou une façade, mais ne savent pas regarder une femme dans les yeux et reconnaître ce qu’elle a perdu.
Mon corps peut être soumis à une relation sexuelle pendant que je dors.
Moi, je ne peux pas consentir en dormant.
Voilà pourquoi la vérité compte autant pour moi.
Voilà pourquoi je vérifie.
Voilà pourquoi je ralentis.
Voilà pourquoi je ne laisserai plus personne me convaincre que mes limites sont excessives simplement parce qu’elles l’empêchent d’obtenir ce qu’il veut.
Mesdames, vous êtes belles. Vous êtes fortes. Ne doutez jamais de votre valeur parce qu’un homme a manqué d’intégrité.
Vous ne devez pas devenir plus belles pour être respectées.
Vous ne devez pas accepter moins pour éviter d’être seules.
Vous n’avez pas à protéger la façade d’un homme qui a choisi de mentir.
Le comportement d’un homme ne constitue pas une évaluation de votre beauté.
Vous n’êtes pas sales.
Vous n’êtes pas la raison.
Vous n’êtes pas en compétition avec l’autre femme.
Et ceux qui ne sont pas capables de voir l’être humain avant le corps peuvent maintenant me laisser tranquille.


