Pénétration
L'histoire humaine que ce mot ne pourra jamais raconter.
L'invitation de Johanne tombe à point. Pourtant, ce texte n'a pas été écrit en pensant à cette image. C'est plutôt l'inverse qui s'est produit.
Alors que je cherchais quelle image pourrait accompagner ce texte, cette photographie m'est revenue en tête comme une évidence.
Encore une fois, merci Johanne pour tes talents de sorcière authentique. 🖤
Les grands esprits finissent parfois par se rencontrer.
Note de l'autrice :
Ce texte est volontairement écrit dans un cadre hétérosexuel, puisqu'il s'appuie sur mon propre parcours et sur les exemples culturels que j'y aborde. Je ne parlerai pas à la place des personnes LGBTQ+. Plusieurs font partie de mon entourage et, bien souvent, ce sont elles qui me comprennent le mieux. Ce sont aussi elles qui prennent le temps d'écouter réellement, qui perçoivent les nuances que j'essaie d'exprimer et qui me donnent le sentiment d'être profondément entendue. Leurs réalités méritent d'être racontées par celles et ceux qui les vivent.
Mot : Pénétration
Le Larousse définit le verbe pénétrer comme le fait d'entrer dans un lieu, de s'introduire à l'intérieur de quelque chose, de franchir une ouverture ou encore de parvenir jusqu'au cœur de quelque chose. En contexte sexuel, la logique est exactement la même : une personne pénètre une autre.
C'est une définition juste.
Pourtant, plus j'y pense, plus une question s'impose à moi.
Que raconte réellement ce mot de la personne qui, elle, est pénétrée ?
Nous dit-il si ce geste était désiré, attendu, librement choisi ? Nous dit-il si cette personne se sentait en sécurité, si elle faisait confiance à l'autre, si elle avait envie de l'accueillir… ou si elle vivait exactement l'inverse ?
Il ne nous dit rien de tout cela. Le mot décrit un mouvement. Il ne raconte pas l'expérience humaine.
Cette réflexion m'a amenée à regarder autrement notre façon de parler de sexualité. Dans le langage courant, on entend encore des expressions comme prendre une femme ou se faire prendre. Elles paraissent anodines parce qu'elles sont devenues familières. Pourtant, elles racontent presque toujours l'histoire de la personne qui agit, beaucoup plus rarement celle de la personne qui choisit.
Étrangement, cette manière de raconter les choses semble parfois dépasser les mots eux-mêmes. Pendant des siècles, la sexualité des femmes a été davantage surveillée, commentée et jugée que celle des hommes. Une femme qui vit librement sa sexualité peut être qualifiée de fille facile. Une femme qui refuse un homme peut être traitée de mal baisée, de coincée, de vieille fille ou recevoir bien d'autres insultes. Une femme qui ne suit aucun de ces chemins dérange souvent tout autant. Peu importe son choix, quelqu'un semble toujours prêt à lui expliquer ce qu'elle aurait dû faire, comme si elle demeurait responsable de porter la morale sexuelle de toute une société.
Cette logique apparaît également dans certains scénarios pornographiques. Une femme y devient parfois une « bonne fille » lorsqu'elle répond aux attentes d'un homme ou lorsqu'elle s'exécute. D'autres scénarios mettent en scène des figures associées à la pudeur, à la religion ou à la retenue, précisément parce que ce contraste semble devenir plus sexuellement excitant pour une partie du public. Je ne dis pas cela pour condamner ces fictions. Je me demande simplement ce qu'elles racontent de notre imaginaire collectif.
La même réflexion me revient lorsque je pense à Cinquante nuances de Grey. On résume souvent cette histoire à la sexualité. Pourtant, ce n'est pas ce qui fait naître l'attirance d'Anastasia. Au début du récit, elle rencontre un homme qu'elle perçoit comme charismatique, brillant, mystérieux et profondément intrigant. Il s'intéresse à elle. Il revient la voir. Il l'invite à dîner. Il lui offre des cadeaux. Peu à peu, une proximité s'installe et elle commence à imaginer qu'une histoire d'amour est possible.
C'est précisément ce qui fait fonctionner le récit.
Ce qui captive n'est pas seulement la sexualité.
C'est la promesse d'une rencontre.
Le sentiment d'être vue.
D'être comprise.
D'être choisie.
D'être suffisamment en sécurité pour avoir envie d'ouvrir son intimité à quelqu'un.
Même les fantasmes semblent souvent reposer sur cette sécurité. Ils permettent d'explorer le désir tout en gardant le contrôle : on peut refermer un livre, arrêter un film, interrompre son imagination. La confiance reste présente. Sans elle, le fantasme s'effondre et il ne reste souvent qu'un rapport de force.
C'est peut-être pour cette raison que je trouve aujourd'hui le mot pénétration incomplet. Non pas parce qu'il est faux. Parce qu'il ne raconte qu'un seul angle de vue.
Il décrit parfaitement le mouvement de celui qui entre. Il raconte beaucoup moins le geste de la personne qui choisit librement d'ouvrir son intimité.
Je ne sais pas si notre langue inventera un jour un mot pour raconter ce geste. En attendant, il y en a un que je trouve infiniment plus beau. Accueillir. Parce qu'une relation sexuelle n'est pas seulement l'histoire de quelqu'un qui entre dans un corps. C'est aussi l'histoire de quelqu'un qui choisit librement d'y accueillir un autre être humain.
Peut-être que notre façon de parler du consentement évoluerait si notre façon d'y mettre des mots évoluerait aussi.
Déjà, dans la réalité, il est très rare qu'un homme formule cette question, même dans la position du missionnaire, même lorsque le désir est partagé et que les corps brûlent déjà : « Est-ce que je peux te pénétrer ? »
Personnellement, cette question ne m'a jamais été posée.
Et pourtant, je trouve déjà cette idée profondément excitante.
Non pas parce qu'elle ralentit le désir.
Mais parce qu'elle montre que, même au cœur de la passion, l'autre demeure libre de choisir.
Ou dans un registre que je trouve vraiment plus romantique :
« J'ai envie d'être accueilli en toi. Est-ce que tu as envie de m'accueillir ? »
Elle ne retire rien au désir. Elle y ajoute le choix, la réciprocité, le respect Et surtout, la confiance.
Une précision me fait d'ailleurs sourire. La position où la femme est au-dessus porte déjà un nom : l'Andromaque. Nous avons donc un mot pour décrire une position. Mais nous n’en avons toujours pas pour décrire le choix actif de la personne qui accueille.
Peut-être que le mot qui manque à notre sexualité n'est pas un mot de plus. Peut-être est-ce simplement un mot capable de décrire cet autre angle de vue. Celui de la personne qui ne fait pas qu'être pénétrée, mais qui choisit librement d'accueillir l'autre dans son intimité.


